C’est avec une certaine surprise que plusieurs Canadiens ont vu émerger, ces dernières années, un mouvement sécessionniste en Alberta. Habitués aux revendications indépendantistes du Québec, ils ont pu être étonnés de voir une partie de la population albertaine envisager l’indépendance de la province.
Pourtant, malgré un historique de contestation du pouvoir fédéral et un sentiment persistant d’aliénation dans l’Ouest — souvent lié à la perception d’un Canada dominé par les intérêts de l’Ontario et du Québec —, aucune manifestation sécessionniste sérieuse n’avait jusque-là pris forme en Alberta. La province ne s’est jamais définie comme une nation distincte, et aucun acteur politique majeur n’a porté un projet indépendantiste structuré.
D’où vient donc ce mouvement, en apparence soudain, qui se traduit aujourd’hui par des démarches visant à tenir un référendum sur l’indépendance ? Trois éléments permettent d’en comprendre l’émergence.
Sentiment historique d’aliénation de l’Ouest
Depuis sa création comme province en 1905, l’Alberta entretient un sentiment d’aliénation partagé, à divers degrés, par les provinces de l’Ouest, nourri par la perception d’un gouvernement fédéral défavorable à ses intérêts. Cette lecture s’appuie notamment sur les luttes pour le contrôle des ressources naturelles au début du XXe siècle et sur le Programme énergétique national de la première moitié des années 1980.
La montée du Parti réformiste dans le contexte des négociations constitutionnelles des années 1980 et du début des années 1990 reflétait bien ces sentiments : frustration face à l’influence jugée limitée de l’Ouest au sein de la fédération et exaspération devant la place centrale occupée par les revendications québécoises, notamment lors des négociations entourant l’Accord du lac Meech et la reconnaissance du Québec comme « société distincte ».
À cette époque, comme l’illustrait le slogan réformiste « the West wants in, », la solution proposée reposait sur une plus grande intégration de l’Ouest dans la gouvernance fédérale, notamment par une réforme du Sénat. À la suite de l’échec de ce projet, la position albertaine s’est déplacée vers une logique privilégiant l’autonomie provinciale plutôt qu’une influence accrue au sein de la fédération.
C’est dans ce contexte qu’a été publiée la célèbre lettre, signée par d’importantes personnalités conservatrices albertaines, préconisant l’élaboration d’un pare-feu (firewall) autour de la province.
Les années du gouvernement conservateur de Stephen Harper (2006-2015) ont atténué le sentiment régional d’aliénation dans l’Ouest, alors que les gouvernements libéraux de Justin Trudeau (2015-2025) ont favorisé sa réémergence. Leurs priorités, notamment en matière de climat et de réconciliation, ainsi que leurs réticences envers de nouveaux projets d’oléoducs et leur orientation plus progressiste, ont contribué à raviver les tensions entre l’Alberta et le fédéral.
La détérioration de l’économie albertaine à partir de 2014, liée à la chute des prix du pétrole, ainsi que la victoire du nouveau Parti démocratique (NPD) de Rachel Notley en 2015, ont accentué les frustrations économiques et politiques de la droite provinciale. Ce contexte, toutefois, ne suffit pas à lui seul à expliquer l’émergence de revendications sécessionnistes.
Le populisme trumpiste
Le populisme trumpiste issu de la première présidence Trump (2017-2021) a contribué à transformer la nature de l’aliénation en Alberta, en accentuant la polarisation politique et la méfiance envers les institutions, les élites et les médias.
Les liens étroits entre l’Alberta et les États-Unis, combinés à la pandémie de Covid-19, ont facilité la diffusion de ce populisme au sein d’une partie de la droite albertaine. Bien que ce type de populisme existe dans d’autres provinces, son influence est particulièrement forte en Alberta, une situation particulièrement visible sur les médias sociaux.
En conséquence, les gouvernements libéraux fédéraux de Justin Trudeau sont venus à être dépeints comme des ennemis de l’Alberta, déterminés à détruire l’économie de la province par le biais de lois environnementales et à éliminer le droit à la liberté des Albertains par différentes mesures de santé publique adoptées durant de la pandémie.
Cette radicalisation s’est traduite par l’émergence de nouveaux mouvements, dont l’Alberta Prosperity Project, qui milite pour la tenue d’un référendum sur l’indépendance de la province. Dans cette logique, la réforme du fédéralisme cède le pas à une remise en cause plus fondamentale de l’ordre politique canadien.
Compétition politique au sein du Parti conservateur uni
Finalement, les dynamiques internes du Parti conservateur uni de l’Alberta ont également joué un rôle direct dans le processus d’inscription à l’agenda politique de la question de l’indépendance de la province.
Pour comprendre ces dynamiques, il faut remonter aux origines du Parti conservateur uni. Fondé en 2017, il résulte de la fusion du Parti Wildrose et des progressistes-conservateurs, avec pour objectif explicite de réunifier une droite divisée, dont les tensions internes avaient contribué à la victoire du NPD en 2015, à l’image de la création du Parti conservateur du Canada une décennie plus tôt.
Dirigé dès octobre 2017 par l’ancien ministre fédéral Jason Kenney, le parti accède au pouvoir en avril 2019 à la suite de la défaite du NPD.
D’abord très populaire auprès des militants, Kenney a rapidement été confronté, durant la pandémie de Covid-19, à une faction populiste issue du Parti Wildrose devenue difficile à contrôler et de plus en plus opposée à son leadership, notamment en raison de son style jugé autoritaire et de sa gestion des mesures de santé publique. En mai 2022, il annonce sa démission après un vote de confiance où il avait reçu à peine 51 % d’appuis des membres de son parti.
Quelques mois plus tard, Danielle Smith, figure populiste issue à l’origine du Parti Wildrose, devient cheffe du parti et première ministre. En partie pour éviter le sort de Kenney, elle mise sur des politiques populistes axées sur la démocratie directe (notamment les référendums), ainsi que sur une réaction idéologique marquée contre le « wokisme » et les politiques environnementales fédérales, parfois présentées à tort par une partie de sa base comme un complot visant l’Alberta et son secteur pétrolier.
Politicienne aguerrie, Smith cherche à maintenir l’appui de l’aile populiste de son parti, qui avait contribué à la chute de Jason Kenney, notamment en facilitant les référendums d’initiative populaire, y compris sur l’indépendance, en abaissant les seuils requis.
Bien qu’environ les trois quarts des Albertains s’y opposent, le soutien à l’indépendance, autrefois marginal, est nettement plus élevé parmi les électeurs du Parti conservateur uni, en raison du poids de sa frange populiste.
Dans ce contexte, deux pétitions ont été lancées en vue de la tenue d’un référendum sur l’indépendance : l’une portée par ses partisans, l’autre par ses opposants, la première devant recueillir le nombre de signatures requis d’ici le début mai. En février, Danielle Smith a annoncé la tenue cet automne de neuf référendums en Alberta portant sur des enjeux constitutionnels ainsi que sur l’immigration, un thème central du populisme trumpiste. Aucun ne concerne toutefois l’indépendance, bien que la possibilité d’un tel scrutin demeure ouverte.
Si un référendum sur l’indépendance de l’Alberta a lieu cet automne, les chances de victoires du camp indépendantiste sont minces, du moins si on se fie aux sondages et au contexte international incertain qui semble renforcer l’idée qu’en ce moment l’indépendance est un pari particulièrement risqué, dans cette province, mais aussi au Québec.
Toutefois, dans le contexte géopolitique actuel, la simple tenue d’un tel référendum, peu importe le résultat, soulève des enjeux géopolitiques importants, notamment en matière d’ingérence étrangère. À cet égard, l’administration Trump suscite des inquiétudes, certains de ses représentants ayant déjà rencontré des indépendantistes albertains venus à Washington pour promouvoir leur cause.
Pour de nombreux conservateurs albertains, l’idée d’un référendum vise avant tout à « envoyer un message » au gouvernement fédéral, en s’appuyant sur la conviction que la menace référendaire a pu bénéficier politiquement au Québec.
Difficile à démontrer, cette croyance contribue néanmoins à maintenir la question référendaire à l’agenda, dans une province où le soutien réel à l’indépendance demeure encore relativement limité.![]()
Daniel Béland, Professor, Political Science, McGill University et André Lecours, Professor of political science/professeur de science politique, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.